Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri où l'image d'une parfaite alchimie.
Dans le petit monde "magique et merveilleux" des chroniqueurs de cinéma, lorsqu'on évoque le tandem Bacri-Jaoui les ragots vont bon train… Râleurs, donneurs de leçons, blasés de leur baraka, bref le duo qui transforme en succès tout ce qu'il écrit depuis maintenant 12 ans dérange et agace autant qu'il suscite l'admiration et le respect. N'aimant pas ranger les gens dans des cases et à l'instar du bon Saint Thomas ayant tendance à plutôt croire ce que je vois, c'est donc le micro léger et sans aucun a priori que j'ai poussé la porte de la salle d'interviews où les auteurs du prix du scénario Cannois 2004 nous attendaient. Authentiques, imparfaits, touchants et drôles, à l'image des personnages qu'ils croquent si bien, Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ne trichent pas. Militants anti-langue de bois, comme vous et moi, ils ont leurs coups de gueule, leurs fous rires, s'ennuient sur certaines questions et s'enthousiasment pour d'autres. Bref une rencontre humaine et généreuse en toute simplicité autour d'un verre de bière et qui hasard du sort s'est poursuivie le lendemain sur le quai d'une gare alors que nous prenions le même train pour Bruxelles. Cinopsis: COMME UNE IMAGE traite de la question du pouvoir entre les gens et pour en parler vous avez choisi de situer l'action dans le domaine de l'édition. Pourquoi celui-ci en particulier? Y a-t-il quelque chose qui vous tracasse? Jean-Pierre Bacri: Rien ne nous tracasse dans ce monde. En fait on n'a pas voulu spécialement traiter le monde de l'édition mais on a toujours beaucoup de difficultés quand on écrit à trouver le nom des gens et leurs métiers. Ce n'est pas tant que ce soit dur, mais ce sont des difficultés de l'ordre de l'ennui. On ne veut pas s'ennuyer avec nos personnages ni ennuyer le spectateur. On n'a pas forcément envie d'écrire sur notre milieu d'acteurs, d'auteurs, et sur nos fréquentations parce que ce n'est pas notre but. On ne veut surtout pas que les gens croient que l'on a des comptes à régler avec le métier, ce n'est pas du tout le cas. Forcément alors quand on parle de rapports humains et de leur fonctionnement il faut trouver un autre milieu. Remarquez que ce soit en famille, avec un groupe d'amis, que vous soyez au Sahel ou sur un bateau en Corse, ben on trouvera toujours cette petite société de huit personnes avec tout qui se mettra en place: Les hiérarchies, les clans, les leaders, ceux qui se laissent mener sans que l'on sache pourquoi, probablement parce qu'ils trouvent que le type a du charme et parce qu'on a tous besoin d'un maître, besoin de se rassurer... C.: Ce film nous permet de découvrir une de vos grandes passions, à savoir le chant. Ca a été l'élément déclencheur du projet? Agnès Jaoui: Non, en fait on est parti sur les rapports père-fille, sur les rapports au pouvoir et sur la soumission en général. On voulait parler des diktats quels qu'ils soient, ceux de l'image, d'un père ou d'un patron… Il se trouve que oui je fais du chant depuis très longtemps, c'est la petite partie autobiographique du film. Comme Lolita à son âge moi aussi je n'étais pas particulièrement bien dans ma peau. Je prenait des cours de théâtre mais c'est principalement dans le monde de la musique que j'ai trouvé du réconfort. C'est un monde très éloigné de celui de l'image où on se fiche que vous ayez 10 kilos de trop où que vous soyez verte ou jaune. C.: A l'époque vous avez hésité entre la voie de l'actrice et celle de la chanteuse? A.J.: Oui, j'ai hésité, à un moment même je n'ai plus fait que du chant et puis finalement je me suis trouvée face aux mêmes blocages et doutes que j'avais en tant que comédienne. Je me suis rendue compte que c'était un métier fait d'abnégation et de sacrifices que je n'étais pas capable de faire. En fait j'ai tous les défauts, je bois, je fume et je me couche tard et puis à l'époque il y a eu le concours de l'école des Amandiers avec Chéreau et Pierre Romans, du coup le virus du théâtre m'a rattrapée. Le pianiste du bar commence à entonner une chanson façon crooner) J.P.B.:(gentiment moqueur)C'est gentil de chanter mais c'est un peu fort non. Ils auraient dû faire ça après qu'on soit partis ça aurait été plus sympa! C.: C'est facile d'écrire son deuxième film, on ne sent pas trop une épée de Damoclès sur sa tête, surtout quand on a eu un gros succès avec le premier. A.J.: Non, on a eu une grosse chape de plomb au début. Alors on essaye mécaniquement de s'ôter de la tête certaines pensées empoisonnantes et qui ne servent à rien, style: "Ah ça va peut-être être moins bien, patati patata" et puis stop, stop! Alors on maigrit et on travaille en se disant qu'on verra bien... J.P.B.: Et puis on reprend confiance au bout d'un moment parce que la chose commence à se faire, on se dit que c'est pas si mal, qu'on tient quelque chose. C.: On ne peut pas parler de votre film sans aborder Cannes un petit peu. Est-ce que ce prix du meilleur scénario à changé quelque chose pour vous? A.J.: Au niveau de notre travail ça change rien par contre pour la distribution à l'étranger c'est un vrai plus. J.P.B.: En France aussi faut pas se plaindre ça nous fait une espèce de petite publicité aussi... A.J.: Oui bien sûr, mais bon en France on a déjà un petit public alors qu'à l'étranger où j'ai beaucoup accompagné LE GOUT DES AUTRES, où c'est toujours des distributeurs indépendants qui sont des vrais militants ça fait du bien. Il faut peut-être le répéter mais partout ailleurs c'est 99% de cinéma américain et de production hollywoodienne et vraiment ils regardent la France avec envie et admiration pour cette diversité culturelle, comme on dit. Mais le fait est que notre situation est exceptionnelle. Pour moi la France est le seul pays où on peut voir autant de cinémas différents, alors qu'ailleurs c'est souvent un désert. C.: Est-ce naturel pour vous de vous attribuer un rôle chacun à chaque film que vous écrivez? A.J.: On est acteurs avant tout et on aime jouer. Quand on écrit et qu'on réalise ça prend au minimum 2 voire 3 ans, c'est donc autant de temps où on ne va pas jouer dans d'autres films. Si en plus on ne joue pas dans les nôtres, alors là on se frustre nous-mêmes. Voilà pourquoi on écrit entre autres pour nous. C.: Comment écrivez vous à 4 mains, vous travaillez tous les domaines de l'écriture à deux où est-ce que chacun a sa partie? A.J.: 98% des scénarios sont écrits par 2,3, 4 personnes et cette interactivité entre scénaristes est forcément bénéfique, elle permet de prendre du recul par exemple. Il se trouve que Jean-Pierre et moi on s'entend bien et voilà... Ca nous permet plus facilement de creuser une idée, quand l'autre ne la comprend pas d'argumenter pour qu'une scène soit mieux comprise, voir aussi si cette idée tient le coup ou pas. On est chacun son premier lecteur, donc ça discute pas mal, on prend chacun des notes sur son calepin. J.P.B.: On a en effet un cahier chacun. Pour faire vraiment dans l'anecdote faut savoir qu'Agnès rédige beaucoup plus que moi. Elle remplit et note beaucoup. Moi je note seulement ce qui me plait. On a chacun nos indications pour savoir ce qu'on va garder. Et puis voilà, on confronte nos idées, on commence à monter notre histoire, on fait tout ensemble... Y'a pas de retraite avec chacun qui se retire de son côté pour rédiger. Au tout début, la première fois qu'on a écrit ensemble on a travaillé comme ça: Chacun de son côté, notamment pour écrire les dialogues et puis après on prenait le meilleur de chacun, ça faisait un espèce de truc... Et puis en fait on est venu à écrire ensemble réplique par réplique. Arrive un moment où on connaît tellement la mécanique d'une scène, on sait tellement tout ce qu'on veut mettre dedans et de quoi on veut parler que les répliques viennent presque immédiatement. Je sais pas trop comment vous expliquer ça... C.: Dans ce film vous avez la responsabilité de la découverte d'un vrai talent, je veux parler de Marilou Berry. J.P.B.: Il y a trois acteurs dont c'est le premier film... A.J.: Pourquoi trois? J.P.B.: Virginie Desarnauts, Keine Bouhiza et Marilou... A.J.: Ah ben oui! Mais pour en revenir à Marilou qui a le rôle principale c'est vrai qu'elle est... J.P.B.: Géniale... Quand j'y repense oui... A.J.: Oui elle est formidable...Au départ lorsque je l'ai vu la première fois sur cassette, je ne savais pas qui elle était et elle m'a touché tout de suite, elle correspondait vraiment au personnage que j'avais en tête. Et puis finalement quand la directrice de casting qui avait eu l'intelligence de ne pas me dire qu'elle était la fille de Josiane Balasko, me l'a dit... J.P.B.: D'autant plus que cette fois on a eu pas mal de "filles de" A.J.: Ouais, ouais... Euh ma première réaction ça a été "oh merde", parce que elle a plus de chances qu'une autre de faire ce métier. Mais il se trouve qu'en plus d'être le personnage, c'est une excellente comédienne et je n'allais pas la pénaliser parce qu'elle était la "fille de", ni nous pénaliser en ne la prenant pas. C.: En même temps c'est aussi une façon de prouver que l'on peut être actrice sans être obligée de faire 90-60-90 et 1m75. J.P.B.: Oui tout à fait d'autant plus que les jeunes filles qui ne se sentent pas dans la norme se censurent elles-mêmes en n'allant pas dans les cours d'art dramatique. Comme dit Agnès dans chaque interview mais c'est vrai, si on trouve 3 ou 4 filles grosses dans tous les cours d'art dramatique c'est un grand maximum. C.: En somme votre film aurait très bien pu s'appeler "Apprendre à savoir dire non." A.J.: Oui complètement, surtout que ce n'est pas si difficile que ça... J.P.B.: C'est un film pour enfants! Non c'est vrai... A.J.: Pour qu'ils apprennent à se défendre... C.: Dans le film vous avez inséré un extrait d'un vieux western de Robert Wise (Blood on the moon) avec Robert Mitchum, on peut savoir pourquoi? A.J.: En fait un des multiples titres du film était "Les larmes des filles et la colère des garçons" et effectivement on avait envie de dire comme ça en passant que le fardeau qui pèse sur les filles c'est justement de devoir être jolies et de pas trop parler fort parce que c'est pas bien, pas dire de gros mots et tutti quanti(...) Et que sur les épaules des garçons il y a encore celui de correspondre au héros viril qui baisse jamais les yeux, Mitchum incarne un peu ce modèle... J.P.B.: Le type à la hauteur dans toutes les situations et qui a traumatisé quelques jeunes adolescents qui ne se trouvaient pas justement à la hauteur et en ont souffert... C.: En regardant COMME UNE IMAGE, on comprend aussi pourquoi on n'a aucune chance de vous voir tourner un spot de pub pour les crèmes de nuit ou faire de la promo dans certaines émissions de télévision type Ardisson avec qui vous avez la dent féroce. J.P.B.: Oui, lui ou Fogiel, Ruquier, Bern, bref toutes les émissions avec des animateurs et des chroniqueurs qui se gaussent des invités... C.: Vous semblez ne pas porter dans votre cœur ce type de gens et de programmes... J.P.B.: C'est une impression que vous pouvez transporter dans vos tiroirs avec certitude. C'est même plus qu'une impression...(il se met à rire) C.: Justement , vous qui avez la réputation d'être quelqu'un d'exigeant, vous tournez en moyenne un film par an mais pour combien de refusés? J.P.B.: Un film par an c'est au mieux! Ouais mais bon là, ça, oui, enfin, beaucoup de refus, mais vraiment c'est une question de... Bon c'est "la roue tourne"... Vous savez vous avez une association d'acteurs à la retraite qui s'appelle "La roue tourne" et c'est pas pour rien que ça s'appelle comme ça! Comme vous savez que les metteurs en scène et les producteurs sont bourrés d'imagination, quand un acteur travaille un peu, il reçoit 30 scénarios par heure! Non mais bon... j'exagère... mais c'est vrai, parce que vous travaillez en ce moment on vous envoie tout ce qui se fait à Paris. En fait y'a 5 ou 6 acteurs qui reçoivent tous les scénarios et qui les refusent à tour de bras évidemment puisqu'ils ont le choix et prennent que le meilleur alors que ceux qui ont besoin de travailler pour payer leurs impôts, ben ils font tout... Donc tout ça pour dire que c'est une question de marché. Tout à coup un acteur va se retrouver devant son téléphone qui ne sonne plus… Et ça sonne plus pour les mêmes raisons que ça sonnait, c'est à dire pour aucune raison, c'est un truc complètement arbitraire qui dit vous êtes dans le coup aujourd'hui et puis vous y êtes plus demain... C.: C'est un peu aussi pour ça que vous vous êtes mis à écrire tous les deux? J.P.B.: Oui, oui bien sûr chacun à son niveau... A.J.: Moi en fait c'est parce que je n'avais aucune proposition... J.P.B.: Voilà, elle aucune et moi des second rôles, des trucs bof... Donc voilà on a eu envie de s'écrire des choses et puis aussi et surtout envie de parler de certains sujets. C.: Vous n'avez pas envie maintenant de faire un pied de nez à vos fans en jouant un type à contre-courant de celui auquel vous nous avez habitué, joyeux, sympa, rieur, déconneur... A.J.: Mais même quand il le fait comme c'était le cas dans LE GOUT DES AUTRES, les gens le trouvent bougon... J.P.B.: Oui voilà, ou dans LES SENTIMENTS. En fait je pense que si je jouais le mec dont vous parlez et bien à la fin il y aurait des gens qui le rangeraient dans la case bougon. En fait c'est ma tête je crois qui fait ça... A.J.: (faisant mine de se moquer de lui)T'as une tête bougonne! C.: Bon alors je sais pas par un exemple un film d'époque, avec une perruque... A.J.: Ah d'accord une perruque! (elle éclate de rire J.P.B.: J'ai failli avoir une perruque mais on a vite oublié... A.J.: Oui t'avais déjà eu une moustache, alors la perruque après... J.P.B.: Oui bien sûr! Mais souviens-toi pendant un moment on avait pensé mettre une perruque pour que le type quand il pleure dans son pieu à un moment, on puisse le voir sans. Et donc je devais avoir un joli postiche... hilarité générale) A.J.: Oui c'est vrai, et elle devait même être mal mise dans cette scène... J.P.B.: Oui c'est quand je suis en pyjama et que je pleure avec ma fille et c'est elle qui devait même me la remettre bien, et puis on s'est dit que c'était un peu trop. A.J.:(amusée)Mais bon on peu garder l'idée pour un prochain film spécialement pour vous... J.P.B.:(faisant mine de se parler à lui même)Ils sont sympas tout de même ces acteurs ils font tout ce qu'on leur dit de faire... C.: Sinon plus sérieusement entre ce que vous avez écrit à la base et le montage final de ce film quel est le pourcentage de perte? A.J.: Y'en a pas toujours et pour notre part c'est le 1ère fois qu'il y en a, environ 20 à 25 minutes dont beaucoup de chant. C'est vrai que j'en ai filmé beaucoup plus que ce qu'il y a à l'arrivée mais on m'a fait comprendre que "ça allait..." si vous voyez ce que je veux dire donc j'ai dit d'accord. Il y a aussi des séquences jouées qui ont été coupées, notamment concernant le poids de Lolita. Elles nous paraissaient trop caricaturales à l'arrivée. J.P.B.: C'était redondant... A.J.: Oui ça faisait cliché... J.P.B.: Y'a des scènes de couple aussi... A.J.: Oui des scènes de couple ont aussi été coupées. Disons qu'elles auraient pu être mal comprises par les spectateur, comme si nos personnages s'engueulaient dès le début, alors qu'en fait ça n'était pas le cas. En fait ce film a été compliqué et laborieux à écrire et finalement l'écriture au montage a continué plus que d'habitude. J.P.B.: Alors que pour LE GOUT DES AUTRES, on a du ôter au maximum trois répliques... A.J: Oui oui une minute d'enlevée, sinon c'est exactement le scénario. Mais bon pas pour celui-là. C.: Où trouvez-vous l'inspiration pour créer vos personnages? Au hasard des rencontres, en vous promenant dans la rue? A.J.: Honnêtement c'est en me promenant à travers mon nombril, celui de Jean-Pierre et celui de nos amis. J.P.B.: C'est pas folichon comme ballade!! A.J.: Euh, en général je pars et nous partons de gens que l'on connaît bien.(rires étouffés de Jean-Pierre Bacri)
Sylvie Jacquy
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