Robert Guédiguian nous parle de son François Mitterrand
Avec ses cheveux noirs frisés, sa barbichette et son accent qui chante Robert Guédiguian a la tête d'un instituteur sorti d'un bouquin de Pagnol. Enfant de docker ayant grandi dans le quartier populaire de l'Estaque à Marseille c'est un peu par hasard que le jeune homme qui avait fait une thèse en sociologie (sur la perception de l'Etat dans le milieu ouvrier) est devenu le cinéaste de sa citée phocéenne natale. Militant pendant longtemps au Parti Communiste Français, engagé dans de nombreux combats, fidèle à sa "famille d'acteurs" avec en tête Ariane Ascaride sa compagne, le réalisateur qui a toujours parlé de ce qui lui tient à cœur au travers de ses films, a choisi pour la première fois de déserter la Canebière pour s'attaquer à l'adaptation du livre de Georges-Marc Benamou sur les derniers mois de la vie de François Mitterrand. Nous l'avons rencontré pour parler de cette "infidélité" très attendue. Cinopsis: Ce "PROMENEUR DU CHAMP DE MARS" nous fait découvrir un Robert Guédiguian que l'on a pas l'habitude de voir. Vous aviez envie de changer de genre? Robert Guédiguian: En fait ce n'est pas vraiment que j'ai voulu changer de genre. Depuis plusieurs années déjà on me posait la question et moi aussi je me la posais: "Est-ce qu'un jour je ferai autre chose que mon petit théâtre?" Pour aller un peu vite et utiliser une image, j'ai toujours considéré que Marseille était un théâtre et que mes comédiens étaient comme une troupe. L'avantage de cette troupe et de ce théâtre c'est qu'ils bougent, la ville n'est plus la même qu'il y a 20 ans... Donc pour quitter cet univers là, il fallait que j'ai une proposition très exceptionnelle, je ne pouvais pas m'en aller pour faire quelque chose qui ressemble à mon théâtre. Par exemple je ne me voyais pas tourner une histoire dans le monde ouvrier du nord de la France, il fallait que ça soit très différent et ça ne pouvait pas venir de moi. En plus il fallait que ça m'intéresse. Et cette proposition est arrivée par hasard et grâce à un de mes meilleurs amis, Frank Le Wita avec qui j'ai écrit et réalisé mon premier film quand nous avions 25 ans (DERNIER ETE) et qui d'ailleurs était présenté à Cannes en 1981, l'année où Mitterrand a été élu. Franck avait acheté les droits du roman de Benamou et est venu me voir, j'ai trouvé ça exceptionnel comme idée. En France on fait pas de films sur les personnages politiques, celui là est mort il n'y a pas longtemps. C'est en plus un personnage qui a marqué énormément nos imaginaires et notre histoire, du moins pour moi et principalement pour deux raisons. D'abord il a représenté le rêve socialiste pendant 10 ans de 1971 à 1981, même si ça a failli après, même si ça ne s'est pas accompli et je crois que cette image de Mitterrand restera. Et l'autre manière je pense dont il a marqué les mémoires de ceux qui l'on vécu, c'est la façon dont à un moment donné il a dit à tout le monde: "Je vais mourir, je suis malade mais je vais tenir jusque là…" Il a assumé intellectuellement le fait de mourir, il a voulu maîtriser ça et donc l'a rendu public. Il a voulu regarder la mort en face, presque mourir debout en la défiant et se défiant. C.: Au travers de ce film aimeriez-vous que le public ait un autre regard sur l'homme et le personnage? R.G.: Oui sûrement et aussi plus largement un autre image de la politique. Je pense que la manière dont on parle de politique aujourd'hui est de plus en plus anecdotique. On fait attention aux détails, à la cravate de l'homme politique, comment il se comporte avec sa femme et ses enfants… Tout ça je m'en fous moi. Pour moi la politique ça a toujours été quelque chose de plus théorique, de l'ordre des principes, de l'ordre de la pensée… Et c'est vrai que si ce film pouvait redonner un petit peu ses lettres de noblesse à la fonction de l'homme politique, je pense que ce serait une bonne chose. Evidemment je n'ai pas fait le film pour ça, mais si il pouvait avoir cette influence là, ça serait pas mal... C.: Vous pensez que Mitterrand est déjà entré dans l'histoire, que le laps de temps écoulé depuis son décès est suffisant pour qu'on puisse en parler avec un certain recul? R.G.: Euh c'est plus à vous de me le dire, en fait moi je ne sais pas si c'est assez tôt ou pas. Historiquement parlant, la fin du 20ème siècle a été très nerveuse, on est dans une époque où tout s'accélère. Le monde socialiste s'est effondré, la globalisation et le triomphe du libéralisme sur l'ensemble de la planète, etc... Il n'y a que 10 ans que Mitterrand est décédé mais ces 10 années en valent 25 dans une autre période. C.: Vous nous présentez l'homme comme un grand séducteur notamment lorsqu'il parle des femmes. R.G.: Oui enfin ce sont des propos rapportés. Mais je pense que c'était surtout un personnage très sensuel à tous points de vue. C'est bien entendu les femmes, mais aussi la terre, les lieux, les pierres, ce besoin de toucher les choses, son rapport aussi avec la nourriture. Cette espèce de gourmandise, d'appétit de vie à tous points de vue. C.: Vous n'avez jamais eu l'impression de jouer avec le feu, de toucher un sujet sensible avec la crainte de ce qu'on allait dire ou penser de votre projet? R.G.: Oui bien sûr mais c'est ça que j'aime moi. Je ne veux travailler que sur des sujets sensibles. Vous savez je pense que tous les films que j'ai fait touchent des sujets sensibles et préoccupants. Tout à l'heure je parlais de sujet exceptionnel, j'aurais pu ajouter exceptionnellement casse-gueule. Je ne veux pas faire un cinéma de rentier, je veux faire des choses compliquées, difficiles, avec des enjeux risqués. On peut d'autant plus faire un film intéressant si le sujet est périlleux et puis les réussites je pense, se mesurent aux risques que l'on prend. Si vous faites un film pépère et bien le résultat ne sera forcément que pépère. C.: Le passé de Mitterrand pendant la guerre n'était pas non plus un sujet évident à aborder. R.G.: Concernant la période de la seconde guerre mondiale, pour moi il n'y a aucune ambiguïté. Que Mitterrand était un homme de Droite dans sa jeunesse tout le monde le sait, même lui le disait. La Droite provinciale dans les Charentes, catholique, fils de vinaigrier, c'était sa formation, il était né là dedans, bon voilà. Qu'il ait choisi la Résistance pas en 1940 mais plutôt en 1942/43, tout le monde le sait aussi. Comme le dit d'ailleurs une personnage féminin du film: "Je préfère ça que le contraire". Le personnage d'Antoine dans le film ne doute pas sur le passé de Mitterrand mais en fait veut "piédestaliser" le maître, il voudrait qu'il soit chimiquement pur et le "vieux" s'en fout. Antoine est fasciné, en admiration et Mitterrand ne veut pas plus aborder le sujet de la seconde guerre mondiale que ça. Il ne va même pas lui dire de manière explicite, il va le laisser mijoter avec ses questions, pour lui 1942 ou 1943 ce n'est pas une préoccupation, ce n'est pas si important que ça. C.: Ca a été un sujet facile à monter, il n'y a pas eu des gens qui justement on voulu mettre le nez dedans pour voir comment vous parliez de Mitterrand? R.G.: Non pas vraiment, premièrement on est quand même dans un pays où heureusement on respecte les auteurs, ce qui ne veut pas dire qu'on ne les critique pas et puis deuxièmement Mitterrand est un personnage public, donc il appartient à tout le monde. Il y a eu quelques résurgences de petites polémiques qui avaient déjà eu lieu lors de la sortie du livre de Benamou. Mais tout le monde savait que ce n'était pas le livre que je filmais mais une adaptation et puis le fait que ça soit moi qui le fasse a rassuré certaines personnes. Elles en ont parlé comme ça d'ailleurs en disant: "On n'a rien contre Guédiguian mais on continue à pas aimer Benamou!" Bon ça n'engage qu'eux... C.: Michel Bouquet est incroyable dans ce rôle, il s'est imposé d'office pour vous? R.G.: Oui! Oui, si ça n'était pas lui, je n'aurais pas fait le film, je lui ai dit d'ailleurs dès la première fois où je lui ai présenté le projet et il a dit oui de suite. Bon évidemment il a demandé à lire le scénario, il n'allait pas s'engager sur ma bonne mine, mais je crois qu'il a tout de suite imaginé le personnage et le traitement particulier qui s'en dégageait. Il s'est imposé tout de suite pas pour des histoires de ressemblance physique mais plus pour cette théâtralité qu'il a. C.: Et qu'avait aussi François Mitterrand? R.G.: Oui c'est vrai. Bouquet au sens strict du terme à une théâtralité naturelle ou un naturel théâtral. D'ailleurs c'est sans doute ce qui l'a empêché de jouer des patrons de bistrot ou des chauffeurs routiers. Bouquet il joue des rois parce que ça lui va bien, parce qu'il a une majesté. Je n'aurais pas pu faire ça avec Piccoli, même si je l'aime beaucoup, il n'a pas la majesté de Bouquet, il a d'autres qualités par ailleurs mais je pense qu'un acteur ne peut pas tout jouer et tout faire. C.: En somme vous rendez le personnage de Mitterrand terriblement humain en déboulonnant de son piédestal la statue que certains auraient pu faire de lui. R.G.: Mais je crois que c'est lui le premier qui a commencé. Le débat télévisé qu'il avait fait sur la souffrance alors qu'il était déjà très malade avec plus un cheveu sur le caillou... Il s'est livré et c'est même un peu là qu'il a commencé à devenir un espèce de grand-père national. Ce qu'il dit dans le film sur la Droite est probablement très juste, que les deux dernières années de sa vie on ait voulu qu'il s'en aille un petit peu plus vite… Parce que les débats sur Bousquet, etc. qui ont eu lieu à ce moment là n'étaient pas neufs et avaient déjà eu lieu dans les années 60, rien n'est nouveau. Mais bien sûr tout ça était très orchestré. C.: En revanche la question sur la maladie d'un Président de la République durant l'exercice de ses fonctions était nouvelle. R.G.: Oui bien sûr! Mais là par contre même les gens de Droite ont été très corrects de ce point de vue. J'ai relu des déclarations de Juppé ou Balladur qui disent que malade ou pas, Mitterrand n'a jamais failli à sa fonction. Il vaut mieux un type malade et intelligent qu'un bien portant et idiot. Si il ne faillit pas à sa fonction... C.: On a dit de lui qu'il était un personnage à plusieurs étages, différent en fonction de son interlocuteur, d'ailleurs vous le présentez comme cela dans le film. R.G.: Oui mais je pense que c'est vrai de toute personne puissamment intelligente. Ce sont des êtres complexes avec des blessures, des strates qui ne se superposent pas toujours et ils ont la maîtrise de ça. Ils mettent en scène leur apparence. Le personnage de Moreau à travers ses questions est celui qui permet de rentrer dans le film, de mieux appréhender le personnage de Mitterrand. La face du spectateur, c'est en fait la face de Moreau qui, lui, est bien dans le réel. Il n'était pas question pour moi de montrer Mazarine ou Danièle Mitterrand dans le film, en revanche il était indispensable de montrer Moreau avec une famille, des beaux-parents, la nouvelle fille qu'il rencontrait... C.: Qu'est-ce que pense le Parti Socialiste de votre film? En fait en y repensant il n'y a pas de nom d'homme politique prononcé dans LE PROMENEUR. R.G.: Ca je ne sais pas encore, mais de ne pas dire le nom de Lionel Jospin ça me faisait plaisir personnellement. Faut bien s'amuser un peu aussi! Mais il m'a tellement énervé lui, pas tellement d'être parti après les élections mais surtout quand il s'est déclaré candidat. Mitterrand dans le film quand il parle des pourcentages de Jospin dit: "Ce sont les miens!" Et il a entièrement raison là dessus et là je vous parle comme un historien pas comme un cinéaste, bien sûr que les 23% de Jospin au premier tour en 1995 ce sont les siens, ce sont ceux d'Epinay et de l'Union de la Gauche et c'est vrai que c'est pas Jospin qui les a fabriqué comme il dit en s'énervant. Je ne sais pas si vous vous en rappelez mais la toute première déclaration de Jospin au moment de sa candidature a été: "Je ne suis pas le candidat du Parti Socialiste." Voilà, donc moi j'ai éteint le poste et je me suis dit: "Je m'en vais!" Je vois pas pourquoi je voterai pour quelqu'un qui prétend ne pas être socialiste. Mais sinon le fait de ne pas citer de noms oui c'est voulu, je ne voulais pas tomber dans l'anecdote ou le règlement de comptes. Et vous voyez même quand je vous parle de Jospin en disant que ça m'énerve, ce n'est pas tant lui mais ce changement de porte dans la manière de faire de la politique au Parti Socialiste qui m'énerve. Mais ça a toujours été la tentation, de se dire: "Ou on s'allie avec la Gauche et les cocos, ou on s'allie avec le Centre." Moi personnellement je préfère qu'on s'allie avec des gens qui sont du côté des salariés. C.: Justement vous aimeriez avoir des réactions des gens du PS après la sortie du film? R.G.: Oui et non, en fait j'attends des réactions du public en général et comme ils en font partie. L'avis de Hollande sur mon film ne m'importe pas plus ou moins que celui des gens qui étaient dans la salle hier soir. C.: Depuis vos débuts vous êtes vous toujours considéré comme un cinéaste engagé? R.G.: Engagé? (réfléchissant) Euh oui ! Mais en fait que c'est parce que je suis engagé que je fais du cinéma engagé et non l'inverse. Je suis engagé dans ma vie tout le temps, tous les jours et quoi que je fasse, donc quand je fais du cinéma aussi que ce soit dans le contenu ou dans la manière de faire des films ou de les produire. Ma société ressemble plus ou moins à une coopérative avec six associés, c'est très très rare voire même inédit. C.: Comment est né le titre du film? R.G.: Le livre dont je m'inspire s'appelle LE DERNIER MITTERRAND et je trouvais que ça n'était pas très bien qu'il y ait d'une manière aussi explicite son nom cité, d'ailleurs dans le film on dit toujours Le Président. C'est une petite manière de se dégager du factuel mais aussi du livre car c'est quand même une adaptation libre. Et je trouvais que c'était pas mal d'avoir un titre assez littéraire et assez léger, quelque chose qui ne parle pas de la mort. D'ailleurs sur l'affiche ce sont deux personnes qui se baladent sur la plage, ils marchent, ils parlent, voilà. Je voulais donner une image du film comme étant une belle et grande conversation entre un jeune homme et un vieil homme. C.: Vous avez sans doute des projets, un nouveau film en préparation qui sait? R.G.: Oui, LE PROMENEUR est en sélection officielle au Festival de Berlin et j'en suis content d'ailleurs c'est un Festival où je ne suis jamais allé. Après celui-là j'aurai fait le tour et je pourrai arrêter. (rires) Mais c'est un hasard parce qu'en fait je tourne souvent l'été et donc je ne suis jamais prêt pour les festivals. Sinon je repart tourner cet été un film en Arménie le pays de mes origines. En fait comme tous les vrais Marseillais je suis arménien par mon père et allemand par ma mère. D'ailleurs d'aller à Berlin ça me réjouis aussi pour ça, ma mère est aussi très heureuse. Sinon mon futur film se déroule en Arménie aujourd'hui, ce n'est pas une histoire sur le génocide même si on en parle. Bon je ne vais pas vous le raconter mais en fait l'histoire débute de Marseille et le personnage joué par Ariane Ascaride part là bas chercher son père qui s'est enfui. Ca s'appelle ARMENIE tout bêtement.
Sylvie Jacquy
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