Amsterdam, le 19 décembre 1997 - Dès notre accueil, nous sommes prévenus. Monsieur Verhoeven serait très susceptible quant à l'interprétation fasciste dont le film fut affublé par une certaine presse. Alors messieurs les journalistes, prière déviter la question! Loin de nous décourager, Cinopsis a pris les détours quil fallait pour savoir ce quil en était du film STARSHIP TROOPERS.

CINOPSIS: Dans tous vos films de science-fiction, tels TOTAL RECALL et
ROBOCOP, on remarque que votre personnage principal est toujours
en crise didentité. Est-ce important pour vous de développer
cet aspect dans votre dernier film?
Paul Verhoeven: Dans le cas particulier de STARSHIP TROOPERS, cette crise didentité
était en f;
était en fait plus un développement humain, une croissance. Celles
dans ROBOCOP et TOTAL RECALL étaient bien plus complexes, à cause
de lexistence de deux réalités. Mais je ne crois pas que ce soit
lessence du film. Ici, le personnage principal est très jeune
et très naïf. Il na aucun sens des réalités. Son rapport avec
la vie va fortement évoluer par sa confrontation avec la mort.
Dun gamin, il devient un officier gradé, ce que certains appellent
devenir un homme. Ce nest pas une crise didentité, il grandit
en phase avec ce que le gouvernement attend de lui. Il aurait
été probablement totalement différent sil ny avait pas eu la
guerre. Cest une conséquence directe du monde dans lequel il
vit... La différence principale avec les autres films américains
est quici le spectateur a du mal à identifier la cause que le
héros sert. Lui-même na aucune vision densemble de la situation...
Quand on prend le film dans sa totalité, on peut se poser des
questions quant aux motivations du gouvernement. Normalement dans
les films américains on sidentifie au héros. Il se bat pour la
bonne cause, il gagne et cest bien. La situation est bien plus
amst bien plus
ambiguë ici.

CINOPSIS: Dans quelle mesure considérez-vous ce film comme un miroir de
la société américaine?
P.V.: Ce film est un miroir de la société américaine, mais ça nétait
pas son idée de base. Le projet était dépourvu didée politique,
cétait juste un film de guerre entre les humains et des insectes
géants dans lespace. A lébauche du film, le livre de Heinlein
a été rajouté. Ce livre contient certaines idées politiques que
nous avons interprétées pour dénoncer une Amérique. Cest un commentaire
sur la politique de pouvoir et sur la politique civile comme le
contrôle de larmement, le système judiciaire, toutes des choses
qui reflètent le système américain en place. Cest durant ces
quatre ou cinq années de prées de préparation que ces éléments politiques
additionnels sont lentement entrés en jeu. Un grand nombre de
scènes démontrent avec ironie que les Américains se prennent pour
les maîtres de lunivers, un peu comme au temps de l'empire romain.
CINOPSIS: Pourquoi avez-vous choisi de mélanger un univers high-tech avec
celui de la seconde guerre mondiale?
P.V.: Ce que nous cherchions avant tout, cétait un modèle représentatif.
Les derniers conflits les plus importants ont été le Koweit et
le Vietnam. La guerre du Koweit était un peu bizarre à cause de
la suprématie des Etats-Unis, ce nétait même pas une bataille,
cétait plus une invasion. Quant à la situation au Vietnam, ça
ne convenait pas comme modèle. Cette guerre est synonyme de caches,
dembuscades, de groupuscules dhommes qui se battaient chacun
dans son coin. Il ny avait pas de champ de bataille. Le look,
limagerie de la deuxième guerre mondiale était la plus proche
du livre dHeinlein, qui fût dailleurs écrit immédiatement après
celle-ci. Cétait également intéressant pour moi puisque jai
vécu cette &eacuacute;cu cette époque. Cétait un modèle évident à choisir vu le moment
où le livre a été écrit.
CINOPSIS: Navez-vous rencontré aucun problème quant à ce choix?
P.V.: Que voulez-vous dire? Des problèmes politiques? Jai eu des
problèmes avec la presse américaine (The Washington Post), problèmes
qui ont été repris par la presse européenne (Libération), des
commentaires sur le côté soi-disant fasciste de mon film, si cest
de cela dont vous voulez parler... Ca fausse le potentiel de lhistoire.
Le film ne parle pas de fascisme, il parle de limpérialisme au
sens large. Faire ce choix a bien évidemment soulevé la controverse
mais bien plus que je ne le pensais. Au début, nous navions aucun
problème. Cest la réaction du Washington Post qui a engendré
cette polémique. Certes le fascisme nest pas mort et est encore
présent dans différents pays du monde, mais ce nest pas le propos
du film. Quand vous voyez les sujets que jaborde dans les parenthèses
du film à travers les flashes dinformation de la féd&eacla fédération,
je pointe du doigt les dysfonctionnements du régime américain
actuel. Par exemple, le contrôle darmement soi-disant en vigueur
alors quil est toujours aussi facile de se procurer une arme...ou
encore le système judiciaire qui ces dernières années a accéléré
ses procédures pour envoyer plus rapidement les gens du couloir
de la mort à la chaise électrique. Dans ces flashes, loption
Voulez-vous en savoir plus implique la question de conscience
: Voulez-vous dune telle société, voulez-vous entrer encore
plus loin dans ce système déjà existant aux Etats-Unis? Mais,
jaffirme que le sujet principal cest quand même les insectes
géants!!! (rires)
CINOPSIS: Et lutilisation de la violence... Je trouve votre film assez
violent. Croyez-vous que cest la meilleure manière de dénoncer
la violence?
P.V.: Je nen sais rien. Je ne sais pas si cest la meilleure manière.
Je ne suis même pas certain de me battre contre la viattre contre la violence. Je
décris simplement la violence, cest quelque chose que je déteste
mais elle fait partie intégrante de la vie. Je ne me suis jamais
positionné comme un moraliste dans mon travail. Regardez ce siècle
et vous verrez quil a fait plus de deux cent millions de morts,
certains morts à cause du fascisme, dautres à cause du communisme.
Et ça, vous ne trouvez pas cela violent? Je ne sais pas comment
vous pouvez éviter ce concept alors que le monde est devenu un
abattoir. La violence est omniprésente. Ma violence cinématographique
est un signe de protestation, et si jexagère le concept, un argument
philosophique contre la violence ambiante. Vous ne pouvez pas
nier quelle est partie intégrante de lhumanité.
CINOPSIS: Pourquoi votre choix sest-il porté sur des acteurs inconnus?
P.V.: Parce que les acteurs connus de cette génération nétaient pas
disponibles. Cest la seule raison. Dabord il nen existe pas
des tonnes. Jai pensé à Chris ODonnell mais il travaillait déjà
sur BATMAN & ROBIN. On aurait dû sauter une demi génération et
arute;ration et
arriver dans une tranche dacteurs plus connus, tels Christian
Slater mais puisque le début du film commence dans un lycée, ça
aurait paru stupide, ça naurait pas été crédible. Utiliser des
acteurs plus âgés nous aurait fait perdre le côté naïf des personnages
auquel je tenais beaucoup. Je voulais donner limpression au spectateur
que mes héros sortaient de leur âge dinnocence pour être conduits
à la boucherie. Ils devaient sembler innocents, vulnérables. Sil
y avait eu des stars de 23 ans disponibles, jaurais travaillé
avec elles et aurait dépensé moins sur les effets spéciaux. Bonne
ou mauvaise décision? Commercialement, jaurais peut-être dû changer
mon fusil dépaule. On pourra juger de cette décision après examen
des recettes au niveau mondial.
CINOPSIS: Quel fût le plus grand défi de ce film?
P.V.: De réaliser une scène telle que lattaque de la forteresse, avec tous ces insectes déboulant des collines, grimpant les murs, ... Diriger les... Diriger les acteurs, aller à gauche à droite, reculer, simuler les effets spéciaux pour faire réagir les acteurs. La séquence est basée sur le film THE CHARGE OF THE LIGHT BRIGADE. La difficulté était de faire le film sans quil ny ait aucun insecte sur le plateau. Presque tous les plans contiennent des effets spéciaux... il était difficile de visualiser et de faire visualiser aux acteurs 50% daction qui nexistait que digitalement. Il fallait motiver les gens à réagir à des choses qui navaient aucune existence matérielle. Pour les diriger, je me suis littéralement mis à la place des insectes... hurlant, gesticulant, attaquant, sautant. Jétais toujours à côté de la caméra leur criant : Fais gaffe, ils arrivent, à droite, à gauche, derrière toi... On a essayé dautres moyens dindiquer la position des insectes (éclairages, etc...), mais cest ma voix qui fonctionnait le mieux...

Propos recueillis par Olivier Guéret